4.1 Le phénomène des revues en Belgique à la fin du XIXe siècle
Les revues sont au XIXe siècle le média par excellence de la vie intellectuelle et artistique, et la Belgique néchappe pas à cette vogue : entre 1830 et 1860, notre pays en produira de cinq à vingt par an ; entre 1860 et 1880, une moyenne de vingt-cinq. Mais cest à la fin du siècle quelles connaîtront leur apogée, avec une efflorescence absolument sans précédent : ainsi dans sa Belgique littéraire, Remy de Gourmont, qui pourtant savoue absolument néophyte en la matière, en connaît plus de trente pour la période qui va de 1880 à 1914. En fait, il sen crée plus de trois par mois (certaines bien sûr ne comportant quun unique numéro), au point que Bruxelles pouvait presque sur ce point concurrencer la capitale française, où selon le recensement de Roméo Arbour il exista quelques cent quatre-vingts revues littéraires entre 1900 et 1914. Les seules revues davant-garde françaises et belges entre 1870 et 1914 sont plus de 300. " Par leur nombre, ces revues témoignent de la croissance de lactivité intellectuelle [en Belgique] entre 1830 et 1900. Cette évolution reflète fidèlement le développement culturel du pays, fondé sur un recrutement élargi du système scolaire et laccumulation du capital économique" .
Souvent, elles ont une simple portée généraliste (et non pas pluraliste, comme la
SN), mais il arrive que certaines se consacrent à un domaine particulier, soit bien souvent lart ou la littérature, ce qui est tout particulièrement le cas lors des années 70-80, deux décennies caractérisées par la spécialisation des revues. Cette spécialisation se greffe parfois sur une différenciation par orientation idéologique : " les familles politiques assurent la parution dorganes périodiques qui approfondissent les analyses publiées dans leurs quotidiens. Les catholiques fondent La Revue Générale en 1865, le libéralisme possède La Revue Belge (1835-1843), La Revue de Belgique (1846-1850, 1869-1914) et ( ) La Revue trimestrielle (1854-1869) " .
Finalement, quest-ce qui les différencie des quotidiens, à part la périodicité ? En 1907, Georges Sorel fait cette réponse à Berth : " "Les journaux font du journalisme ; les revues font de la culture ; il ne faut pas se laisser aller à confondre les rôles. " ( ) Une autre fonction essentielle des revues tient à leur rôle dans la circulation des textes et des auteurs au-delà des frontières linguistiques ou culturelles. Certaines revues furent à ce titre de remarquables " échangeurs " de littératures, soit en publiant régulièrement des chroniques sur les " lettres étrangères ", soit plus directement encore en traduisant des textes. ( ) Pour beaucoup décrivains et non des moindres , le passage par les revues a souvent marqué un moment essentiel de leur carrière littéraire. Nombre de premiers livres furent dailleurs des recueils de textes préalablement publiés en revues ".
Les grandes revues belges des années 1880-1914 sont La Jeune Belgique (fondée par Albert Bauwens) et L'Art moderne (dirigée par Edmond Picard), qui ont toutes deux vu le jour en 1881. Si ces deux revues sont celles qui ont le plus marqué le dernier quart du XIXe siècle (constat quon est bien amené à poser lorsquon regarde le nombre moindre de travaux académiques qui leur sont consacrés), elles sont suivies de très près par La Wallonie (qui paraît pour la première fois en 1886, sous limpulsion dAlbert Mockel) et surtout La Société Nouvelle (née en 1884).
Ceux qui en sont les animateurs sont bien souvent jeunes et animés dune volonté de faire changer les choses : pour ne parler que deux, A. James et F. Brouez nont pas vingt-quatre ans lorsquils fondent la Société Nouvelle. Et ils publient des textes dans des revues depuis quils ont vingt ans.
Outre les quatre déjà citées, nous pourrions en énumérer bien dautres : Le Cercle des Vingt, La Libre Esthétique, Le Journal des Beaux-Arts, La Pléiade, L'Artiste, La Nervie, La Revue Rouge, Le Réveil : Recueil Mensuel de Littérature et d'Art, LArt Social, La Revue Rouge, Stella, LArt Jeune, La Vie Nouvelle, Durandal, La Nervie, Le Thyrse Tant de revues. Tant de revues ne pouvaient que susciter les débats, débats qui dailleurs tournent parfois au conflit de personnes ; tant tout ce qui contribue à lexpression exaltée des idées et des théories est le bienvenu. Les oppositions de points de vue et de conceptions artistiques font rage : La Jeune Belgique combat Lart Moderne (" lart social " contre " lart pour lart ") , Le Coq Rouge conteste La Jeune Belgique Des clans se forment, des dissensions voient le jour, des revirements sopèrent. Lexaltation est telle quil ne paraît pas exagéré de régler ses différends par un duel (Edmond Picard contre Albert Giraud, en 1885, qui naura par bonheur pas de conséquence malheureuse). Aux polémiques viennent se greffer les dures réalités dune concurrence serrée, auxquelles nulle revue néchappe.
Les revues sont quelquefois lorgane de communication dun parti, le support dune idéologie. Relevons quelques titres de la mouvance colinsiste, de toutes périodicités (hebdomadaire, mensuelle, bimestrielle), belges La Terre (créée en 1905), LIdéal Philosophique, La Tribune du Peuple, La Question Sociale, La Réforme Sociale , français LOrdre Social, La Régénération Sociale, Le Bulletin de la Ligue pour la Nationalisation du Sol, La Revue de lImpôt Unique) , ou belgo-français (La Philosophie de lAvenir). On constate la récurrence de ladjectif " social ", et en effet ces périodiques proposent surtout des articles politiques centrés sur la société et montrent beaucoup moins dintérêt pour les arts et les sciences que La Société Nouvelle.
Et pour ce qui est des revues de la militance anarchiste ou anarchisante (nous expliquerons plus loin en quoi la Société Nouvelle diffère de ces dernières, bien quelle leur soit parfois abusivement assimilée), elles seront rarement aussi nombreuses quà cette époque (rien que sur les communes bruxelloises, et toujours pour la période 1880-1914, il sen crée plusieurs dizaines, certes parfois éphémères) : Les Droits du Peuple et Le Drapeau Rouge en 1880, LInsurgé, Le Peuple, Ni Dieu Ni Maître et La Guerre Sociale en 1885, LAnarchiste, LInterdit et le Fer Rouge en 1886, Le Drapeau Noir en 1889, La Réforme Sociale en 1890, LHomme Libre en 1891, LArmée Nationale, La Lutte pour lArt, LÉtincelle, La Misère et LAntipatriote en 1892, La Débâcle en 1893, Le Pygmée en 1895, LAn-archiste en 1898, LEffort Éclectique en 1900, LÉmancipation en 1901, Le Flambeau en 1902, LUtopie en 1904, LAffranchi, Le Feuillet Libre, Jean Misère et LÉmancipateur en 1906, La Prochaine Humanité en 1907, Le Révolté en 1908, Le Gueux en 1909, En Marge et Le Combat Social en 1912, Haro en 1913, LAction Anarchiste en 1914 ). Mais toutes ne sont pas dégales valeur, importance ou influence. Le revuiste Flor OSquarr note pour sa part, dans ses Coulisses de lanarchie, qu" en langue française, il nest guère que quatre journaux importants ", dont un seul est publié à Bruxelles (LHomme Libre).
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Dun point de vue économique et financier, la " "publication collective et périodique" permet la formation dun "public dhabitués" ". De plus, " pour une mise de fonds relativement modeste, elle offre un profit de légitimité non négligeable. ( ) La revue satisfait également aux besoins de distinction des groupes et des écoles littéraires, et en particulier à ceux des avant-gardes, par définition peu dotées et minoritaires ".
Finissons cette mise en perspective sur une réflexion dOlivier Corpet : " Le monde des revues constitue un champ de recherches et de réflexions encore largement inexploré. Cela tient pour une bonne part aux difficultés qui sattachent à ce type dinvestigation : collections incomplètes, catalogues approximatifs, archives dispersées ou perdues, témoignages partiels. Cet état souvent déplorable du patrimoine des revues ne suffit pourtant pas à justifier lécart patent entre limportance du phénomène revue et la relative méconnaissance dont il est lobjet. La raison principale de cette différence semble être que jusquà présent, sauf exception, la revue na jamais été considérée et donc étudiée comme un genre en soi, autonome, avec ses spécificités, ses rythmes, ses logiques, son économie, qui se distingue nettement du livre et de la presse, quotidiens ou magazines ".
4.2. Les tendances politiques figurant dans La Société Nouvelle
Nous allons maintenant traiter ceux des dogmes politiques relayés par la SN que nous jugeons les plus significatifs de sa diversité. À lépoque, " le paysage idéologique belge ( ) ne se réduit pas au colinsisme, loin sen faut : les sectes [sic] radicales y pullulent ; la Belgique, terre de grandes passions idéologiques, a engendré un grand nombre de fouriéristes, de saint-simoniens et de proudhoniens et plus tard, de socialistes marxistes, danarchistes kropotkiniens et de disciples dÉlisée Reclus ".
Nous essaierons, comme plus loin pour les théories littéraires, de traiter en parallèle de lhistoire de chaque mouvement et des particularités de sa représentation dans la Société Nouvelle.
Si nous commençons par ce mouvement plutôt que par un autre, cest uniquement parce que cest celui dans lequel a grandi le fondateur de La Société Nouvelle, Fernand Brouez.
Le colinsisme ou socialisme rationnel est une doctrine fondée par le belge Jean-Guillaume Hippolyte Colins de Ham. Bien que se réclamant de lathéisme, elle repose sur une transposition des principales thèses du christianisme dans un registre rationaliste et prétend démontrer limmatérialité des âmes. En conséquence de quoi, elle se veut anti-matérialiste et remplace Dieu par le Logos, autrement nommé " éternelle justice ". Même si lon a compté des disciples suisses et cubains, elle sest surtout développé en France, et en Belgique où elle a même réussi à faire son entrée au Sénat, avec un discours du sénateur Théophile Finet, le 18 mai 1892.
Selon certaines sources consultées, il apparaîtrait quelle sapparente en fait à une forme de libéralisme absolu, mais la complexité dinterprétation du colossal corpus théorique qui la sous-tend, souvent mêlé de métaphysique, rend malaisée la compréhension et périlleuse toute tentative de résumer en quelques paragraphes les aspects significatifs de ce dogme. Dailleurs, la confusion, ou à tout le moins lapproximation semblent souvent régner quand on cherche à cerner Colins en peu de mots, par exemple " auteur du Pacte social et père spirituel du socialisme belge non-marxiste " ne veut pas dire grand chose. Cest pourquoi nous ne nous risquerons pas à discourir plus longuement sur ce système, pour passer à la vie de celui qui lui donna son nom.
Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte Colins de Ham, titulaire dun titre de Baron et Chevalier de la Légion dHonneur, est un philosophe et publiciste né à Bruxelles en 1783 et mort à Paris en 1859. Officier de larmée impériale, naturalisé français, planteur de café et médecin à Cuba (où il possédera des esclaves et fera la promotion de nouvelles techniques de traitement du tabac) ; il senorgueillit par ailleurs " davoir été ferblantier, tourneur, menuisier, charpentier " et a de réelles connaissances en médecine vétérinaire (mais dans le même temps il croît dur comme fer à linsensibilité des animaux). Il fut un des premiers théoriciens dune forme de socialisme quon appellera plus tard " colinsisme ", mais que de son vivant on désigne généralement par des appellations aussi diverses que " socialisme rationnel ", " logoarchie ", " logocratie ", ou encore " collectivisme rationnel " et, plus rarement, " sociologie intégrale " (sous ce dernier intitulé, elle fera dailleurs lobjet dun cours donné à lUniversité Nouvelle de Bruxelles par Victor Lafosse). Méprisé par Marx, car sa théorie jugeait-il laissait " subsister le travail salarié et donc la production capitaliste ", il est un des précurseur de la socialisation agraire.
Les penseurs quil étudia et quil fit participer à sa construction intellectuelle et à lélaboration de sa doctrine sont dabord Condillac et Laromiguière, puis Bonald, de Maistre et Lammenais.
Colins était absolument convaincu que son système allait constituer une révélation capitale pour lhumanité : " Jamais homme ne fut plus sûr que Colins davoir non seulement trouvé mais encore démontré la vérité, labsolu. La métaphysique, la morale, le
le droit, la politique, léconomie, voire lhistoire, sen trouvaient révolutionnées au point dêtre enfin promues au rang de sciences réelles ". Ses disciples le sont tout autant : " La révolution faite par Galilée dans les sciences physiques ne peut donner quune faible idée de la révolution que nous allons tenter au sein des philosophies actuelles ". Ce qui met en évidence le caractère religieux, presque à lextrême, du colinsisme ; au moins pour ce qui concerne la première génération de disciples, celle qui sera la plus sensible aux aspects spirituels du dogme.
Une des caractéristiques remarquables du colinsisme est que, au contraire des fouriéristes ou des positivistes, ses membres " ont été immuablement orthodoxes. Ils lont été jusquà l"inertie doctrinale", défendant bec et ongles tous les détails des découvertes scientifiques du maître ( ) sans se permettre dy retrancher ni rajouter rien ". Ceci explique peut-être que le mouvement se soit fossilisé.
Pour ce qui est du style, ses écrits ont " une tournure caustique ( ), népargnant rien ni personne ", mais cest son caractère abscons et touffu qui constitue sa caractéristique la plus significative : " On peut le comparer écrit lhistorien socialiste H.P.G. Quack ( ) à lun de ces glossateurs du Moyen-Age qui, avec une patience tenace, tiraient des textes des Pandectes et tâchaient de les éclaircir. La forme de ses livres est un enchaînement de citations et de remarques à propos de ces citations. Ces livres ressemblent beaucoup à ces collections de notes que rassemble maint auteur avant de donner à son ouvrage la forme de luvre dart ".
En 1818, il prend part à une expédition aux États-Unis dAmérique, et 1819 il débarque à Cuba, où il restera près de douze ans. En 1828, il devient " procureur du Protomedicato à Guamutas et professeur de médecine et de chirurgie à La Havane ".
Si sa doctrine est presque inconnue aujourdhui, il en était déjà presque de même il y a un siècle, à lexception de rares disciples : " Ni lue ni comprise, la Science sociale de Colins est demeurée lettre morte pour tous, mais pour une poignée dhommes (qui navaient dailleurs rien de marginal par léducation ou par lorigine sociale) elle a figuré la vérité la plus vivifiante et la plus salvatrice". Parmi ceux-ci, le premier dimportance en Belgique fut le républicain Louis De Potter, chef du gouvernement provisoire après la révolution de 1830. Son fils Agathon suivit la voie paternelle en collaborant très activement à La Philosophie de lAvenir, Revue du Socialisme Rationnel (1875-1914), organe de presse officiel du colinsisme créé par le Français Frédéric Borde, très attaché au dogme colinsiste et bien sûr beaucoup moins ouvert et pluraliste que le sera la " dissidence " constituée par La Société Nouvelle. Néanmoins, ceux qui y collaborent " savent parfois déchiffrer lactualité et ont reçu de Colins le talent pervers de déconstruire toutes les pensées et les doctrines nouvelles ( ), semparent de toute idée qui paraît et la réduisent en morceaux ".
Colins meurt le " 11 ou 12 novembre 1859 ". Pour la petite histoire, il est enterré au cimetière de Montrouge, à Paris. Retenons de lui quil avait au plus haut point cette qualité propre à certaines figures romantiques, quil savait conjuguer lesprit daventure (les périples dans des pays exotiques et des terres lointaines) avec la rigueur propre à lélaboration dune doctrine où lhermétisme le dispute à lintransigeance du dogme.
Si le colinsisme est de nos jours complètement ignoré, jusquà son nom qui est tombé dans loubli, force nous est de reconnaître que sa renommée nétait guère plus étendue à la fin du XIXe, ou même du vivant de Colins ; même si il sut en son temps influencer des penseurs importants (César De Paepe qui y puise lidée du passage de la terre à la propriété collective, les De Potter père et fils, mais aussi É. Vandervelde qui " étudie la collectivisation du sol en se référant tant au colinsisme quau marxisme ", ou encore le futur sénateur socialiste et co-créateur du Mundaneum Henri La Fontaine). Eugenia Herbert nous dit quil eut une influence considérable en Belgique. Et peut-être est-ce là une des caractéristiques de son peu de notoriété : le socialisme rationnel influençait plus quil ne recrutait, certaines des idées quil promouvait se retrouvait finalement chez des personnes qui ne se revendiquaient pas, ou pas durablement, de cette philosophie politique.
Le socialisme dont nous allons brièvement parler ici est celui qui vise à parvenir au pouvoir, le socialisme organisé en parti politique ; soit dans notre pays celui quon associe, pour la période qui nous concerne, à lémergence et au développement du POB ; car bien sûr le colinsisme et lanarchisme se définissent eux aussi comme socialistes (rationnels pour les uns, antiautoritaires pour les autres).
Dans les années qui précèdent la naissance du POB (1885), se créent en Flandre des structures à visées sociales qui ont vocation à assumer toutes sortes de missions d" encadrement du peuple " (comme le Vooruit de Gand, qui dès 1880 est à la fois une coopérative, une mutualité, une maison dédition ).
Le Parti Ouvrier Belge, mis sur pieds par les socialistes flamands et les bruxellois, rejoint en 1890 par les wallons, fait très rapidement la démonstration éclatante de sa puissante aptitude à organiser la contestation, comme dans la grève de 1891 pour le suffrage universel. Dès 1894, il obtint successivement vingt-six, puis vingt-huit sièges à la Chambre, ce qui surprend dautant plus que " le POB naccorde que fort peu de place à la théorie politique. Essentiellement "spontanée" ( ), son organisation poursuit des objectifs économiques et politiques immédiats, sans chercher à préparer une transformation en profondeur des rapports sociaux ". " Son originalité réside dans sa structure extrêmement décentralisée. Il regroupe dans la même organisation syndicats, coopératives, mutuelles, associations politiques. Il sintéresse activement à la vie municipale et est profondément réformiste ".
Dès son apparition, le Parti Ouvrier Belge " marque une nette rupture avec les divisions traditionnelles de la société civile. En faisant du " drame social " le thème majeur du débat politique, le P.O.B. va redistribuer durablement les rapports de force dans la pays. Toute "opinion progressiste" sera désormais mesurée à son aune et se déterminera par rapport aux masses quil organise ".
Commençons par énoncer notre thèse dont on trouvera des échos dans dautres parties de ce mémoire concernant les rapports entretenus entre la SN et les libertaires, qui est que la Société Nouvelle nétait pas une revue anarchiste, nous voulons dire pas complètement anarchiste, cest-à-dire au sens où elle aurait majoritairement ou uniquement publié des anarchistes ; contrairement à ce quon a pu lire dans lune ou lautre notice.
Ses dirigeants navaient par exemple pas de relations (à notre connaissance) avec le milieu anarchiste belge contemporain, ou alors de manière indirecte, par le biais des anarchistes étrangers (principalement français) qui écrivent dans la SN et qui doivent être en contact avec les libertaires belges quand ils sont en Belgique, où ils ne viennent que de manière intermittente. Parmi la grosse dizaine dorganisations anarchistes actives à Bruxelles à la fin du XIXe siècle, et dont Alfred Schaner relève lexistence dans son mémoire ; nous nen avons pas repérées, et ce après plusieurs recherches, avec qui des gens de la Société Nouvelle auraient entretenu des liens.
La SN dailleurs, en tant que " magazine de haut vol ", ne pouvait guère " se commettre " avec des militants de base. Si elle publiait des anarchistes, encore fallait-il que ceux-ci soient dotés dune plume non dépourvue de style, ce qui nétait probablement pas le cas des prolétaires des susdites organisations. On accueillait plus volontiers les grands anarchistes français que ceux du cru, qui nont pas encore produit à cette époque de grands noms pour incarner leurs thèses, ni théoriciens ni jeteurs de bombes auréolés dune gloire sulfureuse. Les Belges ne se sont pas trouvé le Kropotkine ou le Ravachol dont ils rêvaient, et "la venue en Belgique dÉlisée Reclus ne procura pas au mouvement anarchiste local la figure de proue prestigieuse qui lui serait pourtant bien venue à point ".
Nous croyons significatif de ce que la SN nétait pas considérée comme un " foyer de
révolutionnaires ", le fait de navoir pratiquement pas trouvé, dans les dossiers de police des années 1884-1895 gardés aux Archives de la Ville de Bruxelles, de document où lon mentionne la nom de ce journal, ou même de ses collaborateurs, alors que dans le même temps des rapports sont rédigés sur des feuilles plus militantes (ex. : un rapport du Bureau des Étrangers en date du 5 mars 1894, concernant Le Libertaire) . Autre argument allant dans notre sens, la SN ne " monte " pas de meeting, contrairement à bien des journaux de militants anars, et ne constitue pas non plus de cercle parallèle à ses activités de revue nous doutons que le groupe des colinsiens de Mons soit encore en activité dans les années 90 ; la revue ses locaux doit alors être à peu près le seul gros point de ralliement en Belgique des socialistes rationnels. Et puis ce groupe nest jamais que celui dune des tendances du journal.
Nous imaginons assez facilement quaux yeux des forces de lordre, la SN devait presque avoir de faux airs de journal bourgeois, avec ses articles souvent très théoriques et sa mise en page classique. Ce nest pas là bien sûr quon trouvait régulièrement des appels à la mobilisation incendiaires (même sil a pu y en avoir, mais dans une forme qui restait mesurée), des brûlots ou des slogans à lemporte-pièce. Et puis dans ce magazine, ne trouvait-on pas des colinsistes, ces doctrinaires brumeux, bien souvent des gens exerçant une profession lucrative, quon ne pouvait assurément plus depuis longtemps qualifier de " pauvres mais travailleurs " et qui nétaient pas sérieusement en mesure de faire peur aux tenants de lordre établi.
Pour terminer, nous croyons que ce que lon veut sans doute dire en qualifiant la SN de
journal anarchiste, est quon se souvient principalement de lui pour cet aspect de sa ligne rédactionnelle, mais pas quil létait " à plein temps ". Cest pourquoi nous préférons à la dénomination " journal anarchiste " celle de " journal des diverses gauches, en ce y compris anarchiste ". Cest dailleurs à peu de choses près la classification où P. Aron dans ses Écrivains belges et le socialisme (1880-1913) place, à côté du Coq Rouge, la SN.
Ce (long) préambule étant fini, entrons maintenant dans le vif du sujet. Y a-t-il une ou plusieurs spécificités du mouvement anarchiste belge en cette fin des années 80 et début de la décennie 90, et quelles sont-elles ?
Sa caractéristique la plus saillante est quil se construit en sopposant au modèle réformiste. Cest la création du POB en 1885 et ses premiers succès électoraux qui poussent ses partisans à prôner de toutes leurs forces la révolution sociale, contre les réformistes socialistes qui eux se battent pour le suffrage universel. Les anarchistes ont besoin de cet ennemi pour se donner une unité, car ils " nélaborent pas, ou presque pas, de tactique qui permettrait de concrétiser la notion de révolution sociale. ( ) Ils nont pas encore redécouvert le mouvement syndical ( ) ; du reste, cette tactique naura jamais en Belgique le succès quelle connaît en France. La seule concrétisation de cette révolution sociale est, en définitive, une critique inlassable du réformisme dans tous ses faits et gestes ". Tout cela montre assez clairement le déficit théorique du mouvement anarchiste belge à cette époque. Ce qui rappelle ce que nous disions plus haut, que la SN ne pouvait guère se sentir daffinités avec lui, au contraire du socialisme et du colinsisme qui étaient eux amplement pourvus de théoriciens autochtones (nombre dentre eux écriront dans la SN), et nétaient donc par conséquent pas " dépendants " de théoriciens étrangers pour se doter dun corpus doctrinal. La différence majeure est bien là, qui semble confirmée par une consultation rapide des tables des matières : les social-rationalistes et les socialistes de la Société Nouvelle sont belges, les anarchistes sont étrangers (français surtout). Cest pourquoi il ne serait guère pertinent que nous nous attardions à parler des anarchistes belges plus longtemps, pour en venir à ceux quon trouve dans La Société Nouvelle.
Passées les premières années de la SN, il apparaît que " nombre danarchistes étrangers de premier plan viennent peu à peu [en] grossir les rangs, au point que le journal prend une couleur de plus en plus anarchiste au cours des années 90 ". P. Aron voit dans lincident Reclus de 1894 une des raisons de cet état de fait : " la présence [à Bruxelles] et le prestige de Reclus accentuent les sympathies libertaires du groupe dintellectuels qui éditent la très remarquable revue La Société Nouvelle ", mais on conçoit quà lui seul le climat des années 92-94, lors desquelles les anarchistes font beaucoup parler deux, suffisait amplement à favoriser cette montée en puissance du drapeau noir au sein dune revue qui se voulait ouverte aux idées dérangeantes. Ceci trouve dailleurs sa confirmation dans les tables des matières : cest bien dès 1892 que les libertaires simposent massivement comme collaborateurs de la SN, et Reclus lui-même figurait aux sommaires depuis 1886 !
Quoi quil en soit, il nest guère contestable que cest bien au cours de la première moitié de la dernière décennie du siècle, que les anarchistes ont réellement conquis leur place dans les colonnes de la SN, même si certains dentre eux y collaboraient assidûment dès les années 80 (Saverio Merlino, Élie et Élisée Reclus, Domela-Nieuwenhuis et Pierre Kropotkine pour les plus célèbres ; mais aussi de moins connus tels Mircea C. Rosetti, Léon Cladel,
Charles Malato, Multatuli, ou Léon Metschnikoff), tout comme des intellectuels plus ou moins sympathisants (citons César De Paepe et Georges Eekhoud). Toutefois, cette augmentation est à relativiser : entre les années 84-85 et la décennie suivante, le nombre moyen darticles par numéro a lui aussi cru, conséquence dune pagination plus volumineuse.
Mais pourquoi souligne-t-on de manière récurrente que cest dans les années 90 que les libertaires apparaissent réellement dans La SN , comme sils ny avaient pas été présents auparavant ? Et, de manière plus vaste, pourquoi ne retient-on de La Société Nouvelle que son inclination anarchiste ? Nous croyons pouvoir discerner au moins trois causes à cette idée qui en deviendrait presque un cliché, et qui est de surcroît plus répandue que ne le montrent les deux citations ci-dessus.
Dabord, cest tout de même au cours de cette décennie quune kyrielle de nouvelles signatures anarchistes font leur apparition : Nikitine, Charles-Albert, mais surtout les noms plus connus de Jacques Mesnil (ou Jean-Jacques Dwelshauvers), les frères Pelloutier, Zo dAxa ou encore Francis Viélé-Griffin (les plus prolifiques étant Domela Nieuwenhuis, Reclus et Hamon) ; ce qui a pu frapper les imaginations. Et puis surtout, cest vers la même époque que lattention publique se focalise fortement sur les activistes anarchistes. Enfin, dans le même temps, pas mal dartistes se prennent dengouement pour les théories libertaires.
Jan Moulaert résume à ce propos, selon nous avec pertinence, lenjeu majeur que fut pour La Société Nouvelle la participation dauteurs anarchistes, quand il explique quelle " devient ainsi une manifestation belge ( ) de lalliance qui sest nouée en France entre lanarchisme et lavant-garde artistique au début des années 90 ", et quau travers de ses pages " lidéologie anarchiste ( ) touchera un groupe non négligeable dintellectuels représentant diverses tendances de la gauche ". Voilà donc un élément déterminant : l" anarchisme " de la SN lui ouvre une porte sur Paris et la France, où elle avait certes déjà un pied sur le plan commercial (depuis longtemps elle y était diffusée). Ses auteurs se lient à des personnalités étrangères, des amitiés se tissent qui permettront damener à la revue de nouveaux collaborateurs. Les anarchistes de lépoque, ne loublions pas, élaborent des structures transnationales dont les manifestations les plus spectaculaires sont ces grands congrès (par exemple, la Première Internationale) où se pressent des compagnons de toute lEurope. Ils sont à ce titre en contact avec des représentants de bon nombre de contrées, et pas uniquement des révolutionnaires dans lâme, mais également quantité dartistes chez qui leurs théories triomphent.
La Société Nouvelle permit donc, et là nest pas le moindre de ses mérites, à la famille de lavant-garde artistique (et surtout littéraire) de rencontrer celle de lanarchisme. Les relations quelles noueront seront mutuellement fructueuses, les anarchistes verront dans cette tribune une occasion de défendre leur(s) cause(s) (notamment lors des retentissants procès " de masse " où ils se retrouveront inculpés par dizaines) et de développer leurs idées face à un lectorat plus vaste que celui des seuls convertis ; et simultanément, certains artistes davant-garde, et non des moindres, verront dans les idées libertaires une révolte sur de la leur, qui les confortera dans leurs pratiques artistiques iconoclastes, tout en " politisant " certains dentre eux.
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On retrouve une vingtaine dauteurs anarchistes, ou proches de ces derniers au moment de leur collaboration à la SN, entre 1884 et 1897. Nous navons repris que les plus célèbres dentre eux, en fait les seuls que nous ayons pu identifier comme ayant été ou reconnu anarchistes, avec toute la polysémie que ce terme peut receler.
Adam, Paul
Bakounine, Michel
Charles-Albert (pseud. Charles Daudet)
Cladel, Léon
Coeurderoy (Ernest)
Cornelissen, Christiaan
D'Axa, Zo (pseud. Galland)
Eekhoud, Georges
Hamon, Augustin
Kropotkine, Pierre
Malato, Charles
Merlino, Francesco Saverio
Mesnil, Jacques
Metchnikoff, Léon
Multatuli
Nieuwenhuis, Ferdinand-Domela
Nikitine, Nicolas
Pelloutier, Fernand
Reclus, Élisée
Viélé-Griffin, Francis
Nous allons procéder au même relevé pour les revues qui succéderont à la première SN. Si nous navons pas voulu opérer de même pour les partisans des autres théories politiques sétant distinguées dans La Société Nouvelle, cest dabord du fait que cela nous mènerait trop loin il vaut mieux alors pour le lecteur se reporter aux mémoire dEls Verlinden et de Guido Van Genechten (voir bibliog.), qui ont établi des relevés statistiques sur la représentations des courants idéologiques dans la SN , et ensuite surtout parce que ce que nous entendons faire avec un tel relevé est non pas prouver au plein sens du terme (nous nen avons pas le temps), mais au moins établir un élément concordant avec ce que nous avons cru constater à savoir que le nombre relativement restreint danarchistes publiés par la SN rend abusive la mention " journal anarchiste " quon lui accole parfois.
Entre 1897 et 1903, on en compte une vingtaine qui écrivent dans LHumanité Nouvelle.
Charles-Albert
Cornelissen, Christian
Dave, Victor
De La Salle, Gabriel
Delesalle, Paul
Domela Nieuwenhuis, Ferdinand
Dwelshauvers, Georges
Eekhoud, Georges
Grave, Jean
Hamon, Augustin
Kropotkine, Pierre
Nikitine, N.
Pelloutier, Fernand
Pelloutier, M.
Reclus, Èlie
Reclus, Élisée
Reclus, Maurice
Roorda Van Eysinga, H.
Ryner, Han
Entre 1907 et 1914, on relève la présence dau moins vingt-cinq anarchistes (par souci de clarté, nous avons " fusionné " les deux dernières périodes 1907-1913 et 1914 en une seule.
Armand, Émile
Berger, Octave
Chapelier, Émile
Cornelissen, Christiaan
Dagan, Henri
David, Alexandra
De Marmande, René
Grave, Jean
Laisant, Charles-Ange
Lucien, Jean
Mac Say, Stephen (pseud. Stanislas
Masset)
Malatesta, Errico
Malato, Charles
Mauclair, Camille
Mesnil, Jacques (pseud. Jean-
Jacques Dwelshauvers)
Nieuwenhuis, Ferdinand- Domela
Rictus, Jehan
Robin, Paul
Roorda Van Eysinga, Henri
Ryner, Han (pseud. Henri Ner)
Sosset, Paul
Vandervoo, B.-P.
Zisly, Henri
En cette fin de XIXe siècle, lantisémitisme est encore loin de susciter le sentiment dhorreur et de répulsion quil imprimera définitivement dans les esprits au XXe siècle. Au contraire, cest un mouvement didée qui balaie tout le spectre politique, jusques et y compris des franges de la gauche et lextrême-gauche, de celles notamment qui sillustrent dans La Société Nouvelle. Un exemple probant de cette promiscuité des idéologies extrêmes réside dans ladmiration quEdmond Picard déclare vouer aux théories des anarchistes Reclus, Kropotkine, ou de Vallès, lui qui est pourtant gagné aux idées antisémites. Un autre antisémite, Auguste Chirac, écrit lui des textes où il reprend des thèses socialistes.
Lantisémitisme sinscrit en fait dans un cadre plus large, nationaliste et opposé à luniversalisme des Lumières. Et de fait, en France , la IIIe République est marquée " par lantagonisme du courant républicain ( ) et du nouveau courant nationaliste qui, par opposition à lesprit rationaliste, encyclopédiste et humanitaire, sera de tendance irrationaliste, traditionaliste et xénophobe ".
Il nest peut-être pas inutile de souligner que dans lesprit de certains théoriciens de lantisémitisme, " Juif " est presque synonyme de " capitaliste ", ce qui donne une idée des vastes possibilités de confusion qui peuvent sensuivre chez certains " progressistes ".
Dailleurs, cest le concept même de race qui est dun usage incertain et fluctuant : " dans lacception banale, "race" désigne un groupe humain ou une nation dans la somme de ses traits physiques et moraux constants ou, dun point de vue complémentaire, lensemble transhistorique de ses représentants actuels et de ses ancêtres ".
Nous trouvons un exemple flagrant de cet état de fait dans une critique dAgathon De Potter sur un livre de Drumont, où il se demande pourquoi lauteur a " spécialement choisi le juif comme sa principale victime, au lieu de sen prendre tout uniment au véritable coupable qui est, comme il le sait et comme il le dit, le possesseur de la richesse foncière et mobilière ". Lexplication avancée par De Potter, naïve ou polémique, est que " sil sétait borné à accuser le bourgeoisisme dêtre la cause du mal qui mine et désorganise la société, il est infiniment probable quil neût pas été plus écouté que beaucoup de socialistes qui partagent et sefforce de propager cette idée ". Il en conclut que Drumont " a voulu tirer un coup de pistolet pour éveiller lattention, et [qu]il a, ma foi, fort bien réussi ".
Mais même en étant au fait de ces accointances occasionnelles de la gauche avec la doctrine antisémite, peut-on ne pas chercher dautres raisons à lincohérence dune ligne éditoriale selon toute apparence éclatée durablement entre des tendances inconciliables ?
Celle que nous serions personnellement tenté de soutenir ne repose pas sur un argument idéologique, mais bien dordre privé : en effet, E. Picard, premier auteur à professer des opinions antisémites dans la SN et ouvrant du même coup la voie à dautres tels Jules Baissac ou Auguste Chirac a été, ne loublions pas, le maître de stage dArthur James pendant trois ans. Ce dernier ne ressentait-il pas envers Picard la dette que tout disciple garde pour celui qui lui a tant appris ? Une telle reconnaissance naurait-elle pu linciter à tout faire pour lui ouvrir les colonnes de la SN ? Dailleurs, même une fois le stage terminé, un avocat peut-il seulement se permettre de se brouiller avec le ténor du barreau quest alors Edmond Picard ?
Mais quelle est la position de Fernand Brouez sur la " question antisémite ", lui dont on salue unanimement lhumanisme ? On ne saurait guère la définir avec exactitude sans étudier ce personnage beaucoup plus en profondeur que nous ne lavons fait. A-t-il protesté contre ces idées, sest-il laissé convaincre, et au bout de combien de temps, ou bien partageait-il les idées de Picard depuis sa prime jeunesse ? Nous ne nous risquerons pas à choisir. Notons cependant, mais est-ce significatif ? quil semble estimer que le mot " juif " est en soi une insulte.
Remarquons encore que les liens entre la SN et lantisémitisme ne se résument pas seulement aux articles quelle publiait, puisque lun de ses diffuseurs (et plus tard, dans LHumanité Nouvelle, auteur), le parisien Albert Savine, ne faisait pas mystère de son antisémitisme, et ce depuis 1887, soit lannée précédant celle où la SN entre en affaire avec sa
librairie. Mais peut-être simplement la SN ne pouvait-elle financièrement se passer dun diffuseur de renom ayant pignon sur rue dans la capitale française, et quelle a tôt fait de le débarquer quand un autre libraire peut mieux convenir (à savoir H. Le Soudier, dès 1890).
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Lantisémitisme continuera davoir porte ouverte dans LHumanité Nouvelle, revue qui succède à la première Société Nouvelle. Il faut dire aussi que son directeur, Augustin Hamon, " milite pour convaincre ses lecteurs que " le mouvement antisémite ( ) est un mouvement purement social ", légitimement, partie intégrante du socialisme ".
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Le boulangisme est quant à lui encore plus minoritaire que lantisémitisme au sein de la SN, aussi ne ferons-nous que rappeler quelques éléments sur ce mouvement. Autour de la personne de Boulanger, général et ministre de la guerre français au faîte de sa renommée entre 1886 et 1889, viennent se cristalliser divers courants nationalistes. Inculpé de complot, il senfuit en Belgique en 1889, sans avoir tenté le coup détat quil appelait de ses vux.
4.3 La Littérature
" Il était dans les habitudes de La Société Nouvelle demprunter des pages à ses auteurs de prédilection ". Par cette phrase, Paul Delsemme remarque que la SN nhésitait pas à publier des extraits choisis duvres publiées en volume, et pas seulement des nouvelles, format a priori mieux adapté à une revue. Cette façon de faire était bien sûr intéressante pour lauteur, car elle donnait certainement plus envie de lire et donc dacheter le livre quune publicité ne pouvait le faire. Dans le même temps, lintérêt que la SN y trouvait était peut-être, surtout dans les premiers temps, avant davoir un large panel dauteurs en réserve, darriver plus facilement à remplir le nombre de pages prévues.
Il se peut bien sûr quil ait existé des accords commerciaux entre la revue et les éditeurs, du genre : " nous vous achetons un encart publicitaire, si vous passez un extrait du livre dont il est fait la publicité ou (pour que ce soit moins voyant) dun autre auteur de notre maison ". Bien sûr, ces pratiques ont plus ou moins toujours existé, mais nous nen avons pas trouvé trace dans les documents dépoque que nous avons consultés. Une manière de se faire une idée serait de mettre en corrélation les extraits duvre publiés et les publicités parues, mais cela devrait presque faire lobjet dun travail à part entière, et nous navions pas le temps de compulser systématiquement notre revue pour tenter den tirer de quoi étayer des hypothèses à ce sujet.
Mais comme dans ce travail, nous navons pas voulu examiner la gestion commerciale de la revue et ses implications dans le développement de la SN et de lHN ; nous avons jugé cet aspect trop particulier pour être examiné dans un travail qui se propose, nous lavons déjà dit, de donner une vision globale de la revue et de ses changements.
4.3.1 Courants littéraires présents dans La Société Nouvelle
La question des mouvements littéraires nous amène à remarquer que la SN joua un peu le rôle de trait dunion entre les revues ennemies La Jeune Belgique et LArt Moderne. En effet, si lon admet que, " par opposition au naturalisme, le symbolisme apparaît comme uniquement préoccupé de lart, cest-à-dire de dégager la littérature de tout intérêt documentaire, de tout rôle social, de toute responsabilité morale ", ce courant est a priori plutôt proche de La Jeune Belgique et de son " art pour lart " (même si cette formule est initialement dorigine parnassienne), tandis que le naturalisme conviendrait mieux aux tenants de lart social de LArt Moderne.
Pour ce qui concerne les littératures étrangères, nous parlerons des auteurs slaves et nordiques. Pour une liste détaillée des auteurs étrangers ayant publié dans La Société Nouvelle, nous renvoyons le lecteur à létude de Françoise Delsemme sur Les Littératures étrangères dans les revues littéraires belges de langue françaises publiées entre 1885 et 1899 : Contribution bibliographique à létude du cosmopolitisme en Belgique, qui compte quelques 380 notices darticles (articles de fonds et chroniques compris) de la première Société Nouvelle.
4.3.1.1 Symbolisme
Cest dans la décennie 1880 quapparaît le symbolisme en France, principalement en réaction contre le naturalisme et lesthétique parnassienne, alors que " linnovation littéraire, depuis le milieu des années 1870, semble monopolisée par le roman naturaliste. La poésie, dailleurs intégrée depuis le second Empire dans un système littéraire commun au Parnasse et au réalisme, est rarement depuis une décennie lenjeu public de lévolution littéraire reconnue et discutée " Son texte fondateur est vraisemblablement le poème de Verlaine paru dans Paris-Moderne en novembre 1882 , Art poétique; mais cest avec le manifeste de Jean Moréas quil trouve son unité sous le nom d" école symboliste ".
Ce mouvement littéraire, qui domine la poésie française de la seconde moitié du XIXe siècle, est perçu par certains comme une continuation du décadisme (Moréas était lui-même décadent avant de se revendiquer symboliste) : " cest à travers la période "décadente", au début des années 1880, avant quil soit question de symbolisme, que se précisent quelques traits de la représentation de lécrivain dans le symbolisme futur ". Mais de quoi sagit-il ? " Le mot "décadent" est ( ) une métonymie qui exprime, avec un pessimisme ostensiblement nourri de Schopenhauer, le paradoxal rapport de lécrivain avec la "modernité" : lextrême et le plus pur produit dune civilisation se représente trahi et abandonné par elle, en désire lécroulement et, tout au sentiment irréel et dépersonnalisant dêtre un individu, refuse linscription résignée dans une période ".
La ligne de séparation entre décadisme et symbolisme nest bien sûr pas tracée une fois pour toutes : le manifeste de Moréas est présenté par la rédaction du Figaro comme définissant lécole décadente, et la même année, La Décadence Artistique et Littéraire de René Ghil prétend " publier les productions de lécole symbolique et harmoniste ".
Notons quun certain nombre des thèmes décadents étaient déjà ceux du naturalisme. " On retrouve sans grand mal dans la littérature des "décadents" les poncifs naturalistes : la névrose (Rollinat, Les Névroses, 1883), lalcoolisme ou la drogue, lobsession et la perversité sexuelle, le macabre, la débauche dart. ( ) Mais tout ce qui apparaissait chez les personnages naturalistes comme autant danomalies désigne maintenant lirréductible individualité. La pose de la décadence est un rôle trouvé dans un roman naturaliste ".
En fait, si le " symbolisme a pu régir linvention littéraire pendant quelques années, cest moins en tant que corps de doctrines, dailleurs diverses et parfois contradictoires, que
comme ensemble de représentations dominantes. ( ) Cette représentation fait du texte une entreprise de dissémination, voire de destruction du sens, et fonde une incompatibilité entre littérature et discours ". Mais comme le montre Michel Décaudin dans La Crise des valeurs symbolistes, ses " valeurs esthétiques sont mises en cause en France dès le début de la décennie suivante par quelques-uns de leurs initiateurs mêmes ".
On distingue plusieurs générations dauteurs liés au symbolisme. " Il y a dabord celle des maîtres, quadragénaires au début du mouvement : Villiers, Verlaine, Mallarmé. Contemporains des naturalistes et des parnassiens, comme Anatole France et Catulle Mendès, ils ont participé au premier Parnasse contemporain. ( ) Leur notoriété ( ) commence avec la constitution de lensemble symboliste. ( ) Peu dentre eux participent au mouvement, mais ce sont les aînés immédiats, ils servent de référence à la génération symboliste proprement dite, celle des écrivains nés entre 1855 et 1865 : Émile Verhaeren, Georges Rodenbach, Jean Lorrain, Jean Moréas, Remy de Gourmont, Albert Samain, Péladan, Kahn, Laforgue, Félix Fénéon, Saint-Pol-Roux, Van Lerberghe, Maeterlinck, Elskamp, Ghil, Barrès, Paul Adam, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Fontainas... ( ) Enfin, la dernière, trop jeune pour participer à lélaboration même du symbolisme, naît autour de 1870 et a donc vingt ans à peu près à lépoque du mouvement : Marcel Schwob, Léon Daudet, Claudel, Jammes, Gide, Valéry, Pierre Louys, Paul Fort ".
On se souvient peut-être plus du symbolisme pour ses poètes, mais il compte également dimportantes uvres en prose : les premiers romans de Barrès (Sous lil des barbares, Le Jardin de Bérénice), ceux dHuysmans, certaines nouvelles de Schwob, les pièces de Maeterlinck ; on rattache même parfois des pièces de Jarry, Ibsen et Strindberg à ce courant. Dans le registre musical, citons juste le Pelléas et Mélisande de Debussy.
Si lon peut considérer que le symbolisme sachève dans la dernière décennie du siècle, il nen reste pas moins que " létonnant laboratoire dinnovations qua été le symbolisme a fait sentir ses effets jusque dans notre siècle chez Barrès, Gide, Claudel, Valéry, dont les uvres seraient peu compréhensibles sans, notamment, Mallarmé ".
Le symbolisme sest aussi, et cest tout particulièrement important quand on songe à linternationalisme de la Société Nouvelle, construit sur la connaissance des littératures européennes, et parmi celles de Russie : " On a vu combien de références étrangères entraient dans le mouvement symboliste. Ajoutons quà partir de 1883 la Revue des Deux Mondes publie les études réunies en 1886 sous le titre Le Roman russe par Eugène Melchior de Vogüé. Le Roman russe , quoiquil némane pas de leurs cercles, agrégera à limagination des symbolistes le mystère dune terre inconnue et dune âme collective ( ). Le plein effet des perspectives dessinées par Vogüé ne se fera sentir que quelques années plus tard, et à travers une réaction contre les " chapelles " des symbolistes. Du moins les a-t-il marqués, les Belges plus que les Français".
Les Belges, tout particulièrement, ont " dans le Symbolisme, ( ) trouvé lexpression admirablement adéquate à leur sensibilité, accordée à leur identité, à un moment délection ; celui de léveil des lettres françaises de Belgique, au point quon a pu croire que le Symbolisme était dessence belge ". Et en effet, pour beaucoup de Français, lhistoire littéraire belge commence avec les symbolistes. Et lhistoire du symbolisme dans les revues belges commence avec léphémère La Basoche, qui sera liée de près à La Société Nouvelle (comme nous le verrons plus loin).
Trois génération s de revues symbolistes vont se succéder. Dabord, jusquen 1885, des revues comme La Nouvelle Rive gauche, qui publie les décadents et dont le " programme est surtout de rendre compte ( ) de la "modernité" littéraire. Ainsi, avec un autre ton, des revues belges telles que lArt moderne dE. Picard et La Jeune Belgique (1881) ; La Société nouvelle (Verhaeren, Maeterlinck) à Bruxelles (1884) ", mais Pierre Citti va peut-être un peu vite en classant la SN dans la catégories des premières revues symbolistes, car elle ne sera pleinement ouverte au symbolisme que quelques années plus tard : " La Société Nouvelle ( ) crossed paths with Symbolism particularly during the years 1892-1895, when contributions by Gustave Kahn, Régnier, Saint-Pol-Roux, and Viélé-Griffin frequently marked its pages ".
Ensuite, contemporaines du manifeste de Moréas, viennent les premiers périodiques à pouvoir pleinement se revendiquer dune famille symboliste, " Les Taches dencre de Barrès (1884) prélude à une vague nouvelle de revues plus doctrinaires : en 1885, La Revue wagnérienne et, en 1886, Le Décadent , La Pléiade, La Vogue, Le Symboliste (Kahn, Laforgue...). Cest la phase dinstallation du symbolisme. La troisième vague est celle du triomphe, et comprend des revues beaucoup plus durables comme La Plume , La Revue blanche et surtout, en 1890, le Mercure de France, véritable organe du mouvement qui, alors quil décline en France, maintient les contacts avec létranger ".
Citons quelques symbolistes renommés que La Société Nouvelle a publié : Van Lerberghe, Kahn, Verhaeren Mais lon constate aussi quelques " absents " de choix, comme Mallarmé ou Laforgue. Nous ne trouvons guère surprenant que les symbolistes soient présents dans la SN, qui a compté dans ses rangs, assez tardivement il est vrai, un secrétaire de rédaction qui était aussi un poète symboliste de renom, nous voulons bien entendu parler de Gustave Kahn.
En plus de cette appartenance, il faut aussi noter les relations généralement amicales que les symbolistes entretiennent, en cette fin de XIXe siècle, avec les anarchistes, eux aussi représentés dans La Société Nouvelle. Cest ainsi que " nombre décrivains, chroniqueurs et mémorialistes, qui nous ont laissé leur témoignage sur la vie littéraire ( ) des dix dernières années du XIXe siècle, ont insisté sur les rapports étroits qui existaient alors entre les symbolistes et les compagnons anarchistes ". Dailleurs, pour reprendre la métaphore de R. de Gourmont, le symbolisme nest-il pas " lexpression de lindividualisme dans lart " ?
4.3.1.2 Réalisme et naturalisme
En général, on voit le réalisme et le naturalisme dans une perspective de continuité, le second succédant au premier et le prolongeant sous une forme plus crue : " le naturalisme correspond à une exaspération du réalisme, il sinscrit dans lévolution logique de la littérature et de lart au XIXe siècle ". Zola, initiateur du mouvement en France, " a emprunté les termes naturaliste et naturalisme , à la fois aux sciences biologiques, à la philosophie, où, depuis le XVIe siècle, naturaliste a été le synonyme de matérialiste et dathée, et au vocabulaire des beaux-arts, où naturalisme désigne une représentation authentique et expressive de la nature et des corps. (...) Son idée dominante est lexigence de vérité dans lart, et en particulier dans le roman. La vérité naturaliste se veut le résultat dune démarche comparable à celle de la science : observation, documentation, analyse, expérimentation, déterminisme... Elle se définit aussi par ses refus : elle rejette toutes les formes de lidéalisme, du dogmatisme et de la censure " .
Bien quune telle comparaison puisse ne pas satisfaire le spécialiste, relevons tout de même que, dans une certaine mesure, tout comme on a pu associer le symbolisme et lanarchisme, les naturalistes ont quelquefois eu partie liée avec les théories socialistes, voire avec les structures sociales dencadrement de lélectorat populaire (la Section dart de la Maison du peuple) mises en place par les partis socialistes. Cela se comprend aisément : par leurs descriptions des injustices subies par le bas-peuple, nombre décrivains naturalistes cherchent à conscientiser leur lectorat populaire sur la vie quil mène. Certains thèmes, mais aussi certains milieux sociaux terrain, sont récurrents ; par exemple, le monde des mineurs est souvent traité (Zola, Lemonnier, Renard ou Heusy). Pour reprendre la métaphore chirurgicale dArthur James : " les écrivains se sont faits anatomistes. Ils ont retroussé leurs manches et promené leur scalpel dans les chairs corrompues ".
On saccorde à dire que le naturalisme a émergé en Belgique au milieu des années 70, avec les ouvrages de Paul Heusy. Il va sans dire que lart narratif sera la forme littéraire délection du naturalisme, même si on a parfois inclus dans ce mouvement (peut-on parler décole ?) des dramaturges (Gustave Van Zype) et même des poètes (Théodore Hannon).
Pour aller vite, on pourrait dire qu" en Belgique à la fin du XIXe siècle, naturalisme et symbolisme ne sopposent pas aussi nettement que dans les lettres franco-françaises " , mais ces deux courants savèrent être parfois en confrontation ouverte, comme par exemple quand ils trouvent leur incarnation dans la bataille de " lart pour lart " contre l" art social ".
Gustave Vanwelkenhuyzen, dans la bibliographie de son Influence du naturalisme français en Belgique de 1875 à 1900, retient La Société Nouvelle dans sa liste des organes de presse qui ont favorisé la propagation du réalisme et du naturalisme en Belgique. Ce nest après tout guère étonnant, la SN étant à lécoute de tout ce qui peut chambouler quelque peu les fondements de son époque, or " dans les années 1885 à 1898, il [le mouvement naturaliste] connaît son triomphe à léchelle européenne " .
Au nombre de ceux, parmi les plus connus des représentants belges du naturalisme, qui ont été publiés dans la Société Nouvelle, retenons les noms de Paul Heusy, Léon Cladel, Georges Eekhoud, Hubert Krains et bien sûr du très respecté Camille Lemonnier. Si les auteurs naturalistes (et réalistes) français sont assez peu présents dans la Société Nouvelle, ils le sont par contre beaucoup plus dans les critiques littéraires : pour ne citer queux, les romans de Zola y font presque systématiquement lobjet dun article, en général laudatif. Fernand Brouez nest dailleurs pas le dernier à exprimer un point de vue admiratif sur luvre de la figure de proue du courant naturaliste.
On trouve aussi dans la SN quelques naturalistes non francophones, et cela nest peut-être pas juste une marque supplémentaire de linternationalisme de la revue, car " grâce à sa culture hybride, la Belgique fut pénétrée par les auteurs étrangers plus facilement que la France ".
4.3.1.3 Les auteurs nordiques et slaves
" La russomanie des années 1885 nest ( ) quun aspect particulier de lengouement général pour les littératures étrangères ", nous dit Roland Mortier ; mais comme les littératures slaves sont celles qui de loin sont les plus présentes dans la SN (en tout cas dans sa première mouture), nous avons choisi de nous y attarder quelque peu, ce que nous ne ferons pas pour les autres littératures étrangères.
Paul Delsemme note que les lecteurs de La Société Nouvelle " eurent la primeur de mainte traductions : par exemple elle publia dès mars 1885 un fragment des Souvenirs de la Maison des Morts " (qui avait encore pour titre provisoire " Mémoires de Maison-Morte "), traduit par Léon Metchnikof. Il semble que de tous les auteurs slaves traduits pour la Société Nouvelle ou ayant faits lobjet dun article biographique ou dune analyse, les Russes soient ceux qui se sont taillé la part du lion (Dostoïevski, Gogol, Herzen, Tolstoï, Tourguéniev ). Les autres auteurs nordiques sont nettement moins nombreux (citons les Norvégiens Ibsen et Björnson).
Si tant dauteurs russes y ont été découverts, cest très certainement parce que la SN pouvait compter " sur la collaboration dun des publicistes les plus compétents en matière russe, lécrivain belge Eugène Hins ", bien que celui-ci nen ait pas fait son unique centre dintérêt : il sintéressait aussi " à la littérature des minorités slaves et spécialement à la littérature ukrainienne ". Cest à partir de 1885 que Hins écrit pour La Société Nouvelle, après avoir fait ses débuts à la Revue de Belgique, avec des " articles déconomie politique sur labolition du servage, sur Alexandre II et le nihilisme, ( ) une remarquable nécrologie de Tourguéniev ".
Une particularité de lapproche de la littérature russe par Hins est quil laborde " dans un esprit tout différent de celui de Voguë. Socialiste internationaliste, il ny cherche pas plus un spiritualisme quune religion de la pitié. Il y scrute au contraire les velléités démancipation du peuple, du paysannat, de la femme, de la petite bourgeoisie intellectuelle et, dune façon générale, tout ce qui rappelle la littérature populaire ou qui suggère laccord entre un artiste et une collectivité, entre une uvre et un peuple ".
Cette approche correspond parfaitement aux penchants socialisants de la rédaction de la SN, dont les membres, par exemple, " interprètent Dostoïevski dans un contexte social et politique ", mais elle est dérangeante en cela que toute uvre est a priori traitée selon un prisme prédéfini, celui dune analyse politique qui na pas forcément lieu dêtre. Cest ainsi que " Fernand Brouez ( ) nest pas le plus lucide ni le plus pénétrant. Pour lui, Dostoïevsky [sic] se borne à poser la question sociale, Raskolnikov est un précurseur du nihilisme ".
Néanmoins, R. Mortier parvient à la conclusion que " dans les revues belges, et spécialement dans La Société Nouvelle, le roman russe a servi à dautres fins que celles où le faisaient tendre un Voguë ou un Wyzewa, et quil y a été à la fois mieux aimé et mieux compris ".
4.4 Les arts
Sachant que notre revue navait pas pris position dans le débat entre les tenants de l " art pour lart " (La Jeune Belgique) et les partisans de " lart social " (LArt Moderne), nous avons tenu pour vraisemblable que la SN, surtout en raison de sa volonté dêtre pluraliste, avait fait paraître des articles des deux tendances, ce que nous avons pu vérifier.
Lart social, " sans être une pratique aux contours clairement définis ni même théorisés, ( ) est une forme dengagement de lartiste qui inscrit dans la production artistique une critique sociale solidaire des courants progressistes ", ce qui en Belgique sest tout particulièrement traduit par une collaboration des " artistes sociaux " à la Section dart de la Maison du Peuple initiée par le POB. En France, lon voit émerger un théâtre dart social et simultanément se constituer un Club de lArt Social (dont lactivité essentielle est de soutenir la revue LArt Social). En Belgique, cest Lart Moderne qui se fera la championne de lart social. Des symbolistes (Verhaeren, Maeterlinck) et des naturalistes (G. Eekhoud) se rallieront à sa cause.
Sa grande rivale, La Jeune Belgique, se réclame de l" art pour lart ", qui est une notion que bien sûr elle na pas inventée et qui était déjà présente du temps du Parnasse en France.
Par ce chapitre, nous en avons fini avec notre présentation du contexte, et pouvons enfin passer à la revue elle-même.